Exposition 20.01.2020 - 24.09.2020

Alaïa et Balenciaga, sculpteurs de la forme

J’ai été fasciné par les robes de Balenciaga, le maître. Les corsages, les coutures dans le dos, la rondeur dans les épaules…je me demandais comment ils tenaient leur forme, quelle coupe magique pouvait créer un tel effet. Je voulais comprendre le mystère des vêtements et je voulais les redessiner, en imaginant la structure osseuse qui reposait en-dessous. Azzedine Alaïa

azzedine alaïa collectionneur, alaïa et balenciaga sculpteurs de la forme - vidéo Sylvie Delpech

En 1968, ne se reconnaissant pas dans l’essor du prêt-à-porter naissant, lui qui n’avait fait que servir religieusement le dogme de la cliente, Cristóbal Balenciaga décida de fermer sa maison. Une simple annonce à la radio, pas plus joyeuse qu’un avis de décès, informa les fidèles, les amis, les journalistes et toutes les femmes qui avaient pour habitude de se rendre au 10 Avenue George V qu’il n’y aurait plus de collection du maître espagnol. Auparavant, le couturier, dignement, avait pris soin d’organiser la fin d’une maison de plusieurs décennies, où pas une des robes, pas un des manteaux qui avaient fait sa gloire n’avait pris une ride (1). Ayant partagé avec sa garde rapprochée, puis son personnel aimé ses intentions, Balenciaga accrocha sa blouse de travail au clou d’un vestiaire (2) dont la forme après lui ne serait plus jamais la même.

vue de l'exposition PH. STÉPHANE AÏT OUARAB

Quelques temps plus tard, Mademoiselle Renée, restée plusieurs décennies à son service en qualité de directrice générale adjointe, s’inquiéta des stocks de tissus et des robes que l’on n’osait pas nommer encore « archives patrimoniales ». Parmi les personnes qu’elle considérait, elle appela un petit homme singulier dont le nom circulait de plus en plus parmi les clientes jalouses : elle fit venir Azzedine Alaïa et l’invita à choisir librement les modèles du maître dans lesquels seuls ses doigts adroits pourraient tailler d’autres apparences.

Ce ne fut pas le cas. Le jeune homme fut tant stupéfait par l’agilité des formes, l’architecture des coupes, l’exigence technique de chaque vêtement, qu’il pensa immédiatement qu’il serait sacrilège d’agir ainsi de ciseaux correcteurs. Sans intention spéculative aucune (il n’y avait pas de marché officiel de modes anciennes), Alaïa prit sous son bras les pièces qui se présentaient à lui. Il les déposa à demeure sur des lits de papier de soie et se jura sa vie entière que pour de tels maîtres de la coupe qui l’avaient précédé, il n’y aurait de mémoire qui flanche.

J’ai récupéré certaines de ses créations après la fermeture de la maison : la directrice de Balenciaga, qui était la tante de l’une de mes vendeuses, m’a proposé de venir voir ce qu’il y avait et m’a dit qu’elle me ferait des prix. Je suis rentré chez moi avec deux sacs poubelles pleins. C’est comme ça que j’ai commencé à collectionner des créations de mode. Azzedine Alaïa

vue de l'exposition PH. sylvie delpech

A quelques mois de sa disparition, Azzedine Alaïa racontait encore avec tendresse cet épisode fondateur d’une prise de conscience et de l’égard qu’il cultiva ensuite vis-à-vis de l’histoire de la mode. La suite ne fit que confirmer l’intérêt croissant et bientôt irraisonné que le couturier d’origine tunisienne entretint avec toutes les sources de mémoires de mode. Car indépendamment de ses moyens, modestes à ses débuts, plus confortables au fur et à mesure de ses succès, Alaïa devint vite un collectionneur avide de tout conserver.

vue de l'exposition PH. STÉPHANE AÏT OUARAB

Depuis cette fin des années soixante, alors que certains de ses contemporains investissaient dans l’art contemporain et moderne, lui n’avait d’intérêt que pour les vêtements aux techniques certaines. Il se passionnait pour les robes des années trente et cinquante que d’autres mettaient au pilon de l’histoire. Il accumulait les pièces des grands maîtres qu’il entendait suivre. Par centaines, bientôt par milliers, Azzedine Alaïa s’entoura de robes de Grès, de Vionnet, de Schiaparelli, et de Balenciaga toujours. De décennie en décennie, il devenait ce couturier dernier en titre qui dominait toutes les étapes de la conception et de la réalisation d’un vêtement, coupant avec la dextérité de ses aïeux, montant en épingle et cousant mieux encore. Il devenait ce héros de solitude, héritier d’une généalogie de couturiers sculpteurs et architectes. Parallèlement à cette notoriété acquise à force de travail, il entassait, empilait avec l’art du conservateur et de l’historien le patrimoine des noms de mode, connus ou plus secrets, dont il ne pouvait supporter la fuite à l’étranger. A plus d’un égard, et plus souvent qu’à son tour, Alaïa vint sauver de l’oubli et de la perte, les noms et les pièces vestimentaires les plus convoités aujourd’hui de la mode, grâce à lui demeurés sur le territoire français. Sans répit, le couturier additionnait les vestiges de velours à la recherche d’une technique à l’œuvre, celle qui façonne les grands destins et qui détermina le sien.

Des clientes m’apportaient des robes Balenciaga pour que je les raccourcisse : je leur proposais de les échanger contre des vêtement que je ferai pour elles. J’ai pris conscience à ce moment là du patrimoine culturel que constituait la mode. Azzedine Alaïa

  • balenciaga automne-hiver 1958 PH. STÉPHANE AÏT OUARAB

  • balenciaga automne-hiver 1963 ph.sylvie delpech

  • alaïa automne-hiver 1988 PH. STÉPHANE AÏT OUARAB

  • alaïa automne-hiver 2003 PH. STÉPHANE AÏT OUARAB

Parmi eux, Balenciaga fut la griffe la plus convoitée, une des plus aimées et des plus caressées. Le couturier espagnol resta un modèle. Dans l’équilibre des mesures et des volumes, dans l’usage des couleurs sourdes et des noirs somptueux, Alaïa et Balenciaga se sont retrouvés. Dans le flou des robes solennelles du soir ou dans l’architecture supérieure des tailleurs et des manteaux, l’espagnol et le tunisien ont dialogué, sans cesse à la recherche de la couture invisible. Dans les dentelles et les volants dramatiques, dans les rouges criants comme le sang, ils se sont parlé. De jour comme de soir, leurs robes courtes ou longues sont des précis d’architecture et de légèreté, les unes paraissant les ombres portées des suivantes. De leur main, de leur table de travail, elles sont nées dans l’obstination et la domination des techniques qu’ils maîtrisaient tous deux. Dans l’histoire de la mode, ces deux grands silencieux, hermétiques aux effets de tendances, n’ayant jamais eu peur de refuser les systèmes et les dégâts de la médiatisation, ont eu beaucoup à se dire.

vue de l'exposition PH. sylvie delpech

Intemporelles sont leurs créations. En témoignent ces cinquante-six modèles sélectionnés et présentés pour la première fois dans un face-à-face équivalent entre ces deux maîtres de la coupe.
Issues des archives patiemment constituées par Alaïa, les pièces de Balenciaga sont montrées au cœur même de la maison de couture aujourd’hui siège de la Fondation qui veille sur sa mémoire et son œuvre. Elles dialoguent librement avec les modèles haute couture d’Azzedine Alaïa selon une communauté d’esprit et de création qui surprend.

C’était le vœu de Hubert de Givenchy : quelques mois après la disparition d’Azzedine Alaïa, et des décennies après celle de Balenciaga qu’il défendit toujours avec obstination, ce dernier grand gardien des souvenirs de la mode était venu confier à la Fondation Azzedine Alaïa son souhait de réunir ces deux talents. Puisse cette exposition originale et inédite lui rendre un affectueux hommage.

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